Nous vous l’avions annoncé, après un bref tour d’horizon historique sur le métier de chorégraphe, il est maintenant temps de laisser la parole à la chorégraphe et directrice artistique de la Fabrique de la Danse, Christine Bastin pour découvrir son regard sur le métier ! Découvrez à travers cette interview, ce qui fait, selon elle, le propre du métier de chorégraphe.

Extrait : Pietà, de Christine Bastin – Interprètes : Christine Bastin, Dirk Schambacher

Bonjour Christine, toi qui a plus de trente ans de métier de chorégraphe derrière toi, pourrais-tu nous dire quelle serait ta définition du métier de chorégraphe ?

Je n’aurais pas dit d’abord « métier »… parce qu’il n’est pas facile, a priori, de lier le mot art au mot métier. Mais c’est pourtant une avancée fondamentale pour nous, pour nos droits et notre reconnaissance sociale, qu’être chorégraphe soit enfin reconnu comme un métier.
Alors, comment moi, je me définis comme chorégraphe ? J’aime infiniment la danse et cette science infuse contenue dans le corps, qui nous raconte tout ce que l’on ignore de nous, les mystères du monde et la marche de l’univers. Et aussi, et c’est peut-être là que la chorégraphe commence : j’éprouve le besoin vital, incessant de remettre en ordre un espèce de chaos intérieur, un remue-ménage fou qui oscille de la grâce au chaos. J’ai besoin de « dire » tout ça. Et quand une création est terminée, puis jouée sur scène, j’éprouve, pour un petit moment, la sensation d’être comblée, en connexion parfaite avec les autres, le reste du monde… Et puis, ça recommence : quelque chose à nouveau qui surgit. Un désordre, une question… Un besoin à nouveau de “mettre en forme un espèce d’informe qui se dérobe sans cesse” ! Alors je m’isole dans la création, comme une sauvage, avec mes interprètes, et puis  quand c’est fait : on émerge, on remonte à la surface, on se reconnecte, on retrouve l’équilibre. Et peut-être qu’on a participé à l’équilibre sensible du monde ?
Ce qui est amusant, c’est de voir comment on va s’y prendre pour préserver la matière en fusion intérieure, tout en lui donnant une forme visible. Comment trouver le juste milieu qui est le lieu de la danse, entre la vibration intérieure et le mouvement extérieur. A ce propos de la précision de l’écriture chorégraphique, j’aime bien les quatre questions qu’ Alwin Nikolaïs nous invite à nous poser : ma danse, elle est dans quel « motion » ? Dans quel « temps » ? Dans quel « espace » ? Et dans quelle « forme » ? Comme je suis très attirée par ce “motion” que je traduis, très subjectivement par moteur intérieur, e-motion, mouvement du dedans, intention… mon travail c’est d’essayer de le cerner au plus près et de sentir de quoi il aura besoin en terme de temps, d’espace et de forme, pour s’épanouir au mieux.

Être chorégraphe selon toi, ça recouvre quelles fonctions ?

Pour moi, le chorégraphe, c’est un capitaine qui prépare son bateau, engage son équipage, le forme à sa manière de travailler et décide de sa destination. Le mouvement de la mer représente le vivant, l’instant, le lieu d’éclosions parfois inattendues.
Le chorégraphe écrit la danse ou en définit l’essence en fonction de son esthétique et de son éthique. Il oriente et dirige les improvisations. Il décide du fil rouge, de la dramaturgie de sa pièce. En fait, c’est un métier très complet : on y est auteur, répétiteur, metteur en scène, dramaturge… chorégraphe quoi ! Ce qui n’empêche pas bien sûr les collaborations artistiques où on ne tient pas toutes les rênes . A chacun de repérer de quelle aventure il a envie : co-écrire, collaborer avec des arts voisins, se mettre au service d’un autre créateur, répondre à des commandes spécifiques, etc. En tout cas , il semble que chorégraphe va de pair avec corps, dessin du corps, amour du corps.
D’autre fonctions aussi sont liées à notre métier :  être chef de projet, entrepreneur, car on a la responsabilité des équipes administratives, techniques, et artistiques, que l’on réunit. J’ai connu une époque où le chorégraphe se dédiait presque exclusivement à la création. On avait un.e chargé.e de diffusion, d’action culturelle, un administrateur, une chargée de production… Les temps ont changé et aujourd’hui le chorégraphe doit faire une grande partie des tâches administratives lui-même. Il consacre au moins le tiers de son temps à la gestion de sa compagnie (élaboration des budgets, communication, recherche de partenaires, rédaction  de dossiers, demande de subventions etc.) C’est pour cela que l’incubateur de chorégraphes de La Fabrique de la Danse existe… pour accompagner le chorégraphe, autant comme entrepreneur que comme artiste. C’est une nécessité vitale aujourd’hui.

Extrait : Affame, de Christine Bastin – Interprètes : Pascal Allio, Pascaline Verrier – Photo : Laurent Philippe

Comment sait-on que l’on veut être chorégraphe ? Quand ?

Très petite, j’ai eu envie de créer… de faire des danses, comme on disait. Je ne me souviens pas d’un « déclic » particulier. Un jour, j’ai mis une robe jaune à mon petit frère et je l’ai obligé à danser sur la table de ping-pong que j’avais transformé en plateau de danse. Déjà la tyrannie du chorégraphe ! En fait, ça remonte à loin et je n’ai jamais exprimé que je voulais être chorégraphe. Je le faisais sans savoir comment ça s’appelait. J’ai eu l’immense chance, entre l’âge de 9 ans et de 25 ans, de danser chez Anne-Marie Debatte à Lille, à Danse Création. Un lieu où danser voulait dire : interpréter, improviser, partager, danser partout, pour tous et créer sans arrêt. Qu’est-ce que j’aimais ça ! Danse Création : ma 2ème maison, ma 2ème famille. Et puis, il y a eu un jour vers 24 ans, où l’amateure passionnée que j’étais, a voulu devenir professionnelle et faire de la danse son métier, la chorégraphie en faisant naturellement partie.  J’avais un autre métier, à mi-temps, mais il a pesé bien peu au moment du choix.

A quoi le chorégraphe dédie-t-il son temps ?

C’est une belle question et il y a sûrement autant de réponses que de chorégraphes. Quand je ne suis pas pas en création, je me sens « avide » du monde et de tout ce qu’il nous offre : la beauté, celles des paysages, des gens, l’art, les émotions de la vie, les couleurs, les rencontres… Tant de choses à cueillir… et puis il y a les livres. Ceux qu’on lit seulement pour le plaisir et ceux qui tout d’un coup font « choc » et deviennent « détonateurs » de mouvement, graines de futures créations. En fait, il y a chez moi un mélange : la femme qui vit plein de choses, et dont l’usage du temps est libre, détendu, ouvert, et puis il y a aussi la chorégraphe pour qui le monde est l’occasion de se saisir de tout ce qui va alimenter son propos. Le regard et l’attention sont tout d’un coup beaucoup plus orientés, focalisés, et là, il semble que quelque chose devient un peu « obsessionnel », comme si le temps et l’espace se resserraient autour d’un « noyau brûlant » qu’il devient urgent de faire éclore.
C’est alors que commence l’écriture du projet, le choix des interprètes, des collaborateurs artistiques et techniques, les répétitions etc….. jusqu’à la première ! Où tout se dénoue, s’accomplit, se détend. Et puis un jour,  tout recommence ! Vers une nouvelle création. C’est la bascule divine, le va-et-vient du faire et de l’être.
Mais parfois je me demande où est le lieu véritable de création : dans l’instantané de la vie, ou dans la construction maîtrisée d’une pièce” ? Comment il a fait le Premier Créateur ? Un gros coup d’bol ?  une pensée aiguë ? juste de l’évolution ? Voilà cette contradiction que l’on a à vivre en création : cerner, contrôler, maîtriser, tout en laissant advenir les failles de lumières par où s’engouffre la surprise du vivant.

Quelle est la nature du travail de “composition de la danse” que réalise le chorégraphe ? Comment la création se passe-t-elle ?

Pour moi, il y a un « avant » et un « pendant ». « L’avant », c’est quand je suis seule, c’est le moment où la création devient une nécessité, et où je me mets à réunir tous mes moteurs de création : livres, pensées, tableaux, musiques, couleurs etc… tout ce qui va être le « repère », le « garde-fou », la « porte étroite », les garants du  sujet  dans lequel je vais m’engouffrer, pour donner forme à ce que je pressens. Quand le sujet est clair, il est comme un aimant attirant les moteurs d’inspiration qui lui sont nécessaires. Plus le sujet est serré, mieux  ça me canalise pour le travail.
Sur ma  “table de chorégraphe », il y a des images, des livres, des musiques… dont la réunion me parait parler de ma création à venir. C’est mon jardin de création ; ou plutôt ce sont des graines, dont la floraison à venir reste encore mystérieuse. Car il y a toujours un bond en avant, quand on passe du travail de l’esprit, à celui du corps. Le corps sait tellement plus de choses ! Alors  je commence doucement à chercher, sentir, bouger, voir dans quel nouveau corps me plonge la création à venir. C’est vraiment une nouvelle terre.
Le « pendant », c’est quand la création commence avec les interprètes.  Quand ils arrivent sur le projet, je leur partage mon univers, ce que je cherche, ce que j’ai lu, ce que j’écoute, ce que j’imagine, quelle image, quel livre, quelle émotion m’inspire…  Je leur propose de se laisser imprégner par tout ça, comme je l’ai fait moi-même. Côté écriture chorégraphique : j’aime beaucoup le principe de l’écriture, de l’invention du mouvement, découvrir ce que le mouvement du dedans fait au corps du dehors.  C’est donc mon plaisir d’écrire la danse et de la transmettre aux danseurs. Soit c’est écrit à l’avance, soit je continue à écrire pendant la création. L’avancement du sujet et le frottement aux interprètes me faisant creuser les choses.
En ce qui concerne l’écriture des corps, en contact physique (car la danse en contact est aussi très importante pour moi) : le principe de travail est l’improvisation dirigée. Dans Affame, par exemple qui est une création à partir du livre Regain de Jean Giono, j’ai invité les danseurs à travailler sur un rapport de couple à l’image de celui décrit par Jean Giono : pas d’affect, rapport simple, direct, dans la vérité des regards, et dans un sens du temps étiré : le temps de goûter. Nous avons improvisé pendant 3 jours sur cette thématique, jusqu’à ce que l’on se sente dans l’essence du couple de Giono. Une fois tous en phase, l’écriture commence.
Je reprends la main au niveau des choix de gestuelle, de la structure, du rythme et de l’esthétique du duo. J’ai souvent la sensation quand j’écris un duo de contact dans lequel je ne suis pas, de faire de la sculpture mouvante à distance. Et c’est assez génial quand le bon courant circule entre les trois !  j’éprouve aussi cette sensation de sculpture à distance sur certains solos que je travaille maintenant de cette façon… Mon corps devenant plus âgé, je ne peux plus tout expérimenter, mais je visualise, j’imagine des circulations, je suggère des formes, des chemins… Je parle à l’interprète qui me répond par son corps. Et là aussi quand le courant passe bien, quel bonheur. Bonheur aussi de voir que ma création ne dépend pas forcément de l’âge de mon corps ! Et si je ne l’ai pas encore dit : joie immense aussi de voir ma danse transcendée par le corps d’un autre ; C’est le grand cadeau que nous fait l’interprète.

Quelle est la journée type du chorégraphe ?

En création : une journée type pour moi, commence par un temps d’échauffement d’1h minimum. Chacun de nous fait silence, et fait son propre échauffement. Très beau de voir la porosité qui s’installe malgré tout entre nous, dans l’évolution de travail de chacun. Ensuite mes plannings de travail sont variables. Tous les danseurs ne font pas forcément  toute la journée. Et tout dépend de l’avancement des parties chorégraphiques et de la création. En général, je travaille seule le matin. Puis l’après midi peut ressembler à ça : une première heure pour transmettre un solo à un tel, une seconde pour avancer sur tel duo ou trio, une troisième heure pour transmettre à tout le groupe, ou pour chercher , et ainsi de suite.
En fait, pendant la création , on a souvent un sentiment d’urgence, on crée, on avance pour boucler la pièce, mais c’est le temps de répétition qui nous manque le plus…  En général , il se fait au moment de l’arrivée au plateau. Ce n’était pas le cas auparavant où on avait 4 mois de création et le temps de répéter les choses construites. Maintenant, les temps de création sont tellement plus courts ! Pour l’artiste dont le travail ne peut pas s’adapter à ces réductions de temps, cela devient très dur de préserver la qualité artistique. A nous à veiller à ce que  « faire vite » ne devienne pas la norme, et « avoir le temps », l’exception. La journée type d’un chorégraphe aujourd’hui, comporte aussi un travail très important de gestion de sa compagnie. A nous là aussi, à veiller au bon équilibre entre l’artistique et l’administratif. Car c’est l’œuvre artistique qui doit rester l’essentiel pour nous.

Faut-il être nécessairement danseur interprète pour être chorégraphe ?

Non pas forcément. Et il existe des chorégraphes qui ne sont pas interprètes ; mais il faut quand même avoir une forte sensibilité au mouvement. Sinon les interprètes pourraient souffrir d’un chorégraphe qui connaît mal le corps, le mouvement et ses moteurs, et qui ne saurait pas les nourrir, les diriger. Si la danse n’est qu’une vision de l’esprit, sans conscience de son incarnation dans un corps, oui… ça peut coincer.

Le coeur du métier de chorégraphe, est-ce l’écriture ?

Pour moi, oui. J’aime bien que l’univers d’un artiste me saute aux yeux. Par la singularité de sa gestuelle, de son univers, par sa façon de manier le temps, l’espace, par le type de corps qu’il fait apparaître, par son rapport à la musique, à l’espace, par ses modes d’écriture.. C’est sa vision du monde, sa signature éthique et esthétique. Il y a tant de façons de parler du corps, d’inventer le mouvement, de naviguer dans le sensible, l’émotion, l’abstraction, le théâtral, le virtuel…. Autant de diversité d’êtres, autant de diversités d’écriture. Et c’est tellement génial de chercher notre place au milieu de tout ça… de se positionner. Et de participer au mouvement incessant de la création. C’est un vrai cadeau que nous fait cette danse d’aujourd’hui, démarrée au début du siècle dernier : fais ce que tu veux, ce que tu es, ce que tu sens !

Extrait : Mariam, de Christine Bastin – Interprètes : Céline Gayon, Mélodie Joinville – Photo : Laurent Paillier

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